jeudi 10 mai 2007
Gnaoua Retour à l’essentiel,
Par Patrick Jelin, jeudi 10 mai 2007 à 18:02 :: Carnet de bord

Assis ,à l’avant de la Land Rover qui roule vers le col de Tizin’Tichkla Le thème pentatonique d’une musique Gnaoua rythme la progression du 4X4 qui dans quelques kilomètres abandonnera les vallées de cèdres pour emprunter la route de Telouet. C’est une bourgade brulée aux murs rouges en torchis au milieu de laquelle se dresse l’ancienne demeure D’ El-hadj Thami el Mezouari el- Glaoui étrange personnalité décadente d’un Maroc encore sous protectorat..
Ali mon guide berbère, reste impassible. il domine sa route. II ne risque pas d’être surpris par une vulgaire caillasse. L’étrange fond sonore a des accents d’une Afrique lointaine à l’accent vaudou. J’imagine Jimi Hendrix se finir à Issaouira sur ces rythmes lancinants et répétitifs qui labourent l’esprit et se mêlent à l’effet d’une chaleur qui rend fou. Pour celui qui est habitué aux harmonies complexes, c’est une musique lascive, simpliste. Mais il faut savoir entendre les variations imperceptibles des timbres de voies rocailleuses souvent de la hauteur d’un ténor et le déraillement des timbres qui s’anéantissent dans des vibrations de tessitures hétérogènes. La tonique est presque asiatique. La rythmique cahoteuse s’enivre d’elle même dans le chant sec d’une corde animale. Cette musique appartient à un monde encore libre, authentique et très éloigné des inhibitions que produit la société de consommation. Ici on est dans une urgence relative. La montagne suffit pour nourrir ses hommes. Seul la curiosité, la rigueur de l’environnement et le contact avec les touristes poussent les habitants de l’Atlas à descendre vers la ville.
Quelques jours plus tard, de retour à Paris, j’écoute et je regarde sur mon récepteur TV, Pierre Boulez. Il parle de l’Ircam, confortablement installé au milieu d’un décor moderne et rétro pourrait –être conçu par Denise René. Le ton est académique, mais le propos moins trivial. Il s’agit d’expérience ou plus précisément d’expérimentation. Les œuvres que le compositeur présente, mais aussi les artistes, des lieux, des théâtres et de leurs scènes sont comme des sanctuaires où se pratique le jeu d’une culture en gestation. Celle de la « musique d’expérimentation » qui se veut celle de demain. Ce qui me surprend, c’est la désarticulation des sons, l’illogisme sonore au regard des habitudes de l’ordonnancement harmonique. On écoute autant qu’on regarde les doigts exécutant un pizzicato les images me commotionnent ; elles transportent les signes d’un univers sans limite: le renouvellement permanent des codes sonores. Il faut pour penser cela un déploiement de l’intellect qui ne peut être que dans une dimension avancée de la pensée. Il faut de la technologie, de la connaissance, de l’économie et du social pour exister dans cet univers. Je cherche à lire sur les visages des interprètes une humanité une sensibilité qui m’est inconnue. A ce moment de ma découverte, je regarde vers la place Djamahefna où se chevauchent les voix éraillées des chanteurs Berbères. J’entend la force sèche des cordes Ganaoua. Il y a tant d’écart entre ces deux mondes pourraient-ils seulement se rejoindre ? peuvent-ils profiter l’un de l’autre ? Peuvent-ils s’enrichir de leur extrême contradiction ? car les hommes, les femmes et ces mondes si différents vivent dans un même univers. Aujourd’hui ils sont soumis aux mêmes risques écologiques, économiques, politiques et terroristes, simplement les uns le savent les autres vivent en l’ignorant.
Quelle est donc cette attraction que j’éprouve et qui oscille entre le tribale et la science fiction ? que se passe t-il entre ces extrêmes ? de quoi est faite cette dignité qui illumine le visages des musiciens ? pourquoi suis-je tant attiré par la culture des contraires ? La musique est un espace ou tout est possible, où la tolérance est totale, les courants, les humeurs, les idées , les âmes viennent prendre là un bain pour nous restituer l’espoir d’un humanisme possible. Les extrêmes s’y rejoignent à la recherche de la transcendance et à la découverte de l’autre. Et rien ne vaut la lecture d’ un visage illuminé par la perception d’une harmonie.